
La question que se pose les financiers, les économistes et les politiques est aujourd'hui : Comment redonner confiance aux acteurs financiers qui ne croient plus à leur propre système ? Les gouvernements de tous les pays et les autorités monétaires ont mis en place tous les instruments techniques pour résoudre les symptômes de la crise et pourtant cela ne fonctionne pas. Et c'est logique. Quand les problèmes sont réellement posés, il est trop tard. Les mesures correctrices ou inhibitrices ont leur vertu avant la crise pour l'éviter. Prenons trois 3 exemples triviaux diplomatiques, sociétaux et politiques : lorsque la guerre est déclarée, on ne peut plus revenir en arrière et empêcher qu'elle advienne, il faut s'adapter et les seules mesures adoptées, s'il en est encore, visent à enrayer la panique et limiter au mieux les dégâts considérables qu'elle occasionne ; lorsque la température moyenne de la planète aura augmenté de 5°, et comme nous n'avons rien fait cela arrivera, nous n'aurons plus qu'à faire avec cette nouvelle réalité ; quand tous les principes démocratiques sont bafoués, on est en dictature et on comprend qu'il aurait fallu agir avant. Traduisons ce constant en posant que lorsque les problèmes sont posés pour de bon, ils ne plus solubles ; on ne fait que du bricolage et les pseudo-solutions ne sont que des pis-aller. La question n'est plus alors : comment faire pour résoudre le problème posé ? mais : Comment faire pour que le problème suivant ne se pose pas ?
Dans cette crise financière, il y a une question qui est évoquée mais qui n'est pas posée et examinée au fond : c'est celle de la dépression qui va suivre. Nous pouvons d'ores et déjà faire quelques constats bien antérieurs à la crise financière en nous limitant à la seule situation française : de plus en plus de petits "vieux" font les poubelles en fin de marché ; le travail précaire s'est massivement étendu, soutenu par la libéralisation du droit du travail et les exonérations de charges sociales, et l'obligation faite aux chômeurs d'accepter n'importe quel travail quelle que soit la distance et au coût des minima sociaux ne fera qu'aggraver la situation ; les petites retraites, les working poors et ceux qui sont juste au-dessus avec une remontée progressive dans les classes moyenne renoncent à des soins parce que les coûts augmentent, que leurs revenus réels diminuent et les remboursements aussi. Projetons-nous au lendemain de la crise financière : cette situation va être aggravée avec une ampleur insoupçonnée par les vagues de dépôts de bilan des PME, les licenciements massifs qui vont être réalisés dans les banques et la grande industrie, la pression à la baisse sur les salaires que cette hausse du chômage va générer et la baisse des revenus réels qui résultera du blocage, voire de la réduction des prestations sociales, pour contenir l'endettement public exponentiel engendré par les injections de fonds publics sur les marchés financiers et bancaires. Les Banques auront beau être recapitalisées et le cours des actions des grandes entreprises industrielles stabilisé, quand la demande ne sera plus solvable, les produits resteront sur les rayons des distributeurs, ce qui donnera un nouveau tour de roue à la spirale déflationniste. Les opérateurs financiers ont d'ailleurs bien conscience de cette situation et selon leurs propres dires, c'est la justification du krach boursier du 9 octobre.
Revenons à notre question initiale du discours et des actes susceptibles de redonner confiance.
Offrir des solutions techniques n'a plus d'impact. Les acteurs des marchés, qui sont d'excellents techniciens financiers, ne croient plus à une solution technique et se tournent vers la sphère politique. De cette sphère, ils n'attendent pas un plan technocratique : ils ont eu l'excellent plan Paulson, la garantie des dépôts bancaires, les fonds de recapitalisation, les mécanismes de defeasance des titres "pourris" et maintenant ceux des CDS ; on leur propose aujourd'hui la garantie des prêts interbancaires. Rien n'y fait ; la capitalisation des dix dernières années d'euphorie financière du marché triomphant est partie en fumée au cours de deux séances des Bourses mondiales. Les acteurs financiers attendent désormais de la sphère politique un discours politique. Autrement dit quand toute la technique et tous les dogmes intangibles du modèle standard financier néo-libéral sont partis en fumée, les acteurs de marché se tournent vers la démocratie, la société civile, les citoyens. On pourrait penser à première vue que l'attente ne s'adresse qu'aux responsables politiques et non aux citoyens. C'est une erreur : quand cette semaine les banquiers européens, et le premier d'entre eux M. JC Trichet, se sont adressés à nous pour nous nous conjurer de raison garder, ce n'est plus aux déposants, aux épargnants et aux consommateurs ( vocable du marketing dont les théoriciens du néo-libéralisme avaient affublé l'ensemble du champ social : consommateur de service public, consommateurs de la chose politique, consommateur de fiscalité, de politique publique, de valeurs, de sexe dans une marchandisation sans limite de tous les composantes de la vie humaine) qu'ils se sont adressés mais aux citoyens. Certains financiers sont d'ailleurs très abrupts et ont parfaitement saisi le problème lorsqu'ils considèrent qu'au train où vont les affaires et si rien n'est fait pour juguler la dépression, les populations sortiront les fourches contre les financiers, les économistes et les politiques qui ont soutenu et défendu avec vigueur la solution néo-libérale du marché auto-régulé et du recours au marché (déréglementation et privatisation pour favoriser la croissance et permettre la satisfaction de tous les besoins au meilleur coût).
On a parlé d'éthique en voulant distinguer les bons financiers faisant honnêtement leur travail d'intermédiation financière et les méchants financiers qui ont parié sur la banque d'investissement, les produits financiers structurés destinés à diluer le risque et augmenter les profits et enfin les financements structurés reposant sur un apport minimal en capital et un levier d'endettement maximal afin d'augmenter immédiatement le return on equity et une seconde fois en titrisant la dette pour diluer le risque. Quand on fait cette description, on voit bien que quasiment l'ensemble du secteur financier a trempé les pattes et les babines dans le pot de miel. C'est en fait le système financier international qui a reposé depuis une décennie sur de bas taux d'intérêts, une mise de fonds en capital minimal, un endettement aux limites jusqu'à 90% du coût d'un projet, afin de maximaliser le profit. Cette solution a été vendue aux politiques afin de généraliser les sources de profitabilité : plutôt que de soutenir l'augmentation des revenus réels, faciliter l'endettement des ménages pour maintenir et développer la consommation en diluant le risque sur les marchés financiers et en profiter pour réduire les politiques publiques visant à la satisfaction des revenus inférieurs (logement, services publics). Les sources de cash étaient dès lors multipliées : augmentation des dividendes par pression sur le partage de la valeur ajoutée, augmentation du volume d'affaire des institutions financière (Banques, Organismes de crédit au logement et à la consommation) par l'endettement des ménages, réduction des besoins en fonds propres de ces institutions financières par titrisation, cession aux opérateurs privés de marchés jusqu'à présent monopolisés par le secteur public et donc création de nouvelles sources de profit, diminution des charges publiques permettant une diminution de la fiscalité sur les haut revenus. C'est donc la logique d'un système reposant sur l'endettement et la minimisation des besoins en capitaux pour accroître la génération de cash et de profits qui est la source du problème.
N'en déduisons pas pour autant que la révolte populiste contre la finance, la mondialisation et le capitalisme est la solution. Les révoltes populistes ont certes toujours détruit l'ordre ancien, mais les leaders qui en ont émergé ont toujours reconstitué un ordre à leur seul profit. Les Grands soirs ont toujours et partout accouché de Longues nuits, que leurs initiateurs aient été des anti-capitalistes fascistes ou des communistes et apparentés. La logique de ces systèmes alternatifs a été et est toujours l'accaparation des biens et des revenus qu'ils génèrent par l'oligarchie régnante et la corruption généralisée du plus bas au plus haut échelon de la bureaucratie administrativo-policière qui maintient le régime et ses prébendes d'une main de fer ; le régime dirigeant chinois en est un brillant exemple jusque dans ses derniers démélés avec la mélamine intoxiquant déjà silencieusement les bébés pendant les somptueux JO fêtant l'entrée de la Chine dans le concert des grands.
Quel discours politique est donc à la hauteur de la situation de faillite financière et idéologique que nous vivons ?
Ce discours n'ayant pas été prononcé, il serait un peu vain de vouloir le formuler. Sur la base des considérations précédentes, on peut au moins essayer d'esquisser quelques critères auxquels ils devra impérativement répondre pour éviter l'aggravation du krach aujourd'hui et la levée des fourches demain.
Ne pas parler de la crise financière mais parler exclusivement de la grande dépression à venir. C'est le discours de vérité, mais plus encore, nous humains nous inquiétant d'abord pour l'avenir, c'est le seul discours audible. Que les politiques parlent donc de l'avenir aux acteurs financiers, aux acteurs industriels et aux citoyens.
Poser les principes politiques qui feront que la dépression ne sera pas la grande dépression. On objectera que les discours politiques n'ont pas capacité à détourner le cours de la réalité. Cette objection est un peu courte : en premier lieu l'histoire est riche en prises de position politiques qui ont façonné la réalité sociale selon un cours nouveau pour le meilleur ou pour le pire ( Discours de Roosevelt, discours de Daladier, discours de Hitler) ; en second lieu le discours auquel il est fait allusion est celui qui dit ce que l'Autorité politique acceptera et ce qu'elle n'acceptera pas. C'est un discours efficace, car contrairement à ce qui est généralement cru, ce que nous pensons être une réalité intangible n'est que notre propre croyance à une théorie explicative du réel, il s'agit d'un dogme mais pas du réel ; cela se voit le plus nettement en situation de crise lorsque la théorie fait faillite. Nous sommes dans cette configuration. Un nouveau discours engage alors une nouvelle pratique. Il appartiendra aux citoyens de donner ou de ne pas donner leur confiance au discours qui leur sera proposé. Mais il est certain que dès lors qu'un discours aura reçu la créance des citoyens, il devra être mis en oeuvre et les arguties des experts ou des politiciens concurrents n'y serviront de rien puisque les solutions anciennes ont failli et ne règlent rien. Il faut tenter du neuf avec détermination, comme Roosevelt l'a fait en son temps.
Poser le principe que la croissance doit servir à améliorer la situation des citoyens, faute de quoi le contrat social qui fixe l'acceptation des normes légales et de la répartition des richesses qui en découle n'a plus court. C'est dire que le retun on equity et l'augmentation des dividendes, autrement dit le mot d'ordre : "Enrichissez-vous sans fin !" ne sont plus l'objectif économique et social. C'est dire que l'endettement sans frein des citoyens aux revenus moyens et modestes et celui qui préside aux financements complexes des projets d'infrastructures ou de service ne seront plus soutenus pas des dispositifs publics incitatifs. C'est dire que le partage toujours plus inéquitable de la valeur ajoutée au détriment des salariés et la précarisation qui ne découle directement ne feront plus l'objet d'un soutien idéologique public et de concours publics sous forme d'exonérations de charges fiscales et sociales. C'est dire que l'augmentation du patrimoine d'une petite oligarchie n'est plus l'alpha et l'oméga de la société et des dispositifs publics (niches fiscales, plafonnement de la participation fiscale au bien-commun, exonération des patrimoines) mais que la richesse produite doit récompenser le travail des salariés. C'est dire que les revenus du travail doivent être la base de l'économie, sans lesquels il n'y a plus de demande solvable à long terme. C'est rappeler que l'ingénierie financière basée sur la minimisation des capitaux et leur rentabilisation maximale a fait faillite sur les problèmes de solvabilité au bout du cycle. C'est tirer un trait sur l'idéologie et la pratique économique et financière bling bling et se préoccuper des défis à moyen et long terme qui sont déjà devant nous, même si nos décideurs économiques, financiers et politiques se voilent la face dans un " carpe diem" outrageusement jouisseur et arrogant et dans un "après nos bénéfices, pouvoir ou argent, le déluge".